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Interview de Nisreen Mazzawi : militante LGBT palestinienne

http://npa-lgbti.over-blog.com/article-interview-de-nisreen-mazzawi-militante-lgbt-palestinienne-50150786.html

Lundi 10 mai 2010

Nisreen-Mazzawi.jpgCet été,  s’est tenu à Amsterdam le 4e Colloque International sur les questions LGBTI, organisé par l’Institut International pour la Recherche et la Formation (IIRF). Ce colloque a réuni des militant-e-s des sections de la IVe Internationale, mais aussi de mouvements politiques qui n'y sont pas affiliés comme le NPA ou d’associations LGBTI, ces militant-e-s venaient du Venezuela, du Mexique, du Brésil, du Portugal, d’Italie, de France, des Pays-Bas, du Danemark, d’Allemagne, de Turquie, du Liban, de Palestine et des Philippines. Il est à déplorer cependant, que faute de moyens financier personne n’ait pu représenter le continent africain. Pendant près de 4 jours, nous avons abordé les situations particulières des LGBTI dans le monde entier, notamment au travers des témoignages et des bilans établis par les participant-e-s. Nous avons ainsi pu mesurer l’impact de l’islamophobie dans toutes les couches et les partis majoritaires des sociétés néerlandaises et danoises qui utilisent l’homophobie supposée des populations musulmanes pour justifier des politiques racistes. Nous avons aussi pu confronter nos a priori aux réalités vécues par les LGBTI au Moyen-Orient loin des caricatures médiatiques. Enfin, nous avons lors d’un débat très intéressant discuté du processus de révolution bolivarienne au Venezuela, qui a bien du mal à prendre en compte les problématiques LGBTI. Nous nous sommes quitté-e-s déçu-e-s de ne pouvoir approfondir plus encore les débats mais déterminé-e-s à convoquer un nouveau colloque en 2011.

C’est donc lors de ce colloque que nous avons fait la rencontre de Nisreen Mazzawi, membre d’Aswat  (http://www.aswatgroup.org), une association lesbienne palestinienne (ou « gay women » selon la terminologie utilisée par ses militantes) implantée à Haifa.

 

Nicolas Beaujo uan : En occident, nous avons beaucoup de clichés sur la situation des LGBTI au Moyen Orient, nous sommes submergés par d’horribles images venues d’Egypte ou d’Iran par exemple, mais quelle est la réalité ?

Nisreen Mazzawi : La situation des gays et des lesbiennes en Palestine est assez similaire à celle de la plupart des pays, même en occident. La plupart des pays occidentaux n’accueillent pas à bras  ouvert l’homosexualité. Quelques pays en Europe font preuve de tolérance avec les homosexuel-le-s, mais pratiquement aucune famille n’est heureuse quand leur fille annonce qu’elle est lesbienne ou que leur fils annonce qu’il est gay. C’est la même chose dans les sociétés et les familles arabes. Et les images que nous avons viennent des médias, elles ne montrent que les extrêmes de la réalité. Nous pouvons voir des personnes tuées à cause de leur homosexualité, nous pouvons entendre un tas d’histoires de personnes qui fuient leur milieu familial, je peux dire que ce sont des cas extrêmes. Mais il y a aussi beaucoup de personnes qui se battent pour leurs droits et leurs places dans la société, et la plupart du temps ils et elles réussissent à faire bouger les choses, comme les militantes d’Aswat, ou les militants d’Helem au Liban, ou encore le groupe féminin Meem toujours au Liban, ou même Alqaws à Jérusalem. Et il y a beaucoup de personnes qui font leur coming out dans leur famille et parmi leurs amis, et cela fait évoluer les choses. Je ne peux pas dire pour autant que le monde arabe est le paradis pour nous, il y a des difficultés et beaucoup de travail à faire, nous devons affronter des gens qui nous défient sur des questions politiques et religieuses, mais c’est la situation de la majorité des homosexuel-le-s dans le monde.

 

NB : Quel est l’impact particulier de l’occupation israélienne sur les LGBTI palestinien-e-s ? Et de quelle manière est manipulée l’homosexualité en Israël et en Palestine ?

NM : Tout d’abord, la situation des gays et des lesbiennes, quand vous n’avez aucune protection civile, est très mauvaise, nous sommes le maillon faible de la société, de ce fait nous pouvons être utilisé-e-s par tous de la pire des manières, cela peut être un policier, votre voisin, ou n’importe qui d’autre. Quand vous êtes faibles et sans protection, cela peut être vraiment mauvais. Alors, imaginez si vous vivez en Palestine, essayant de survivre jour après jour sous l’occupation, tout est plus difficile encore pour les gays et les lesbiennes. Les gays sont aussi victimes des forces de sécurité israéliennes et du service de sécurité palestinien, parce que les deux savent que ces groupes sont les plus faibles et ils veulent s’en servir. Les Israéliens essaient de conduire plus de personnes à collaborer, ils disent : « nous le dirons à ta famille, nous le dirons à tes amis et cela te nuira ». Et les Palestiniens les utilisent aussi pour éviter que les gays collaborent, les gays sont plus souvent suspectés d’être des collaborateurs, les gays palestiniens peuvent être tués non pas à cause de leur sexualité mais à cause de leur collaboration supposée. Les gays palestiniens sont victimes des deux cotés. Le second aspect c’est qu’Israël ne cesse de s’auto-promouvoir comme un pays progressiste et démocratique, qui offre la liberté aux gays et aux lesbiennes, y compris pour les gays et lesbiennes de Palestine. Mais en fait ce n’est pas vrai, Israël n’est pas un havre pour les gays et lesbiennes palestinien-ne-s et si quelques personnes viennent en Israël ils ne parviennent pas à trouver une véritable place. La majorité des gays et des lesbiennes préfèrent continuer avec leur famille, dans leur village. Quand quelques-un-e-s d’entre eux-elles le font, ils et elles se retrouvent à vivre et travailler dans la rue dans de très mauvaises conditions, ils et elles peuvent être sexuellement et financièrement abusé-e-s. Même quand Israël ouvre ses portes aux gays et lesbiennes palestinien-ne-s, il ne leur donne pas pour autant un statut légal et ils et elles n’ont aucun soutien financier. Des organisations peuvent demander des subventions venues de l’étranger, principalement des pays occidentaux, mais cet argent s’évapore tout simplement sans que les palestiniens ne le voient jamais. Vivre dans cette illusion, celle d’un Israël libéral, un lieu qui offre la liberté désirée, aux gays et lesbiennes palestinien-ne-s est totalement faux, et nous devons en être conscients, et nous devons regarder frontalement les difficultés que les gays et les lesbiennes vivent dans la société.

 

NB : Tu appartiens à une organisation nommée Aswat, quel genre de travail faites vous en Palestine, quels sont vos objectifs ?

NM : Aswat signifie « voix » en arabe, nous avons commencé notre travail en 2001 avec une liste e-mail, essayant de créer un lien entre des lesbiennes palestiniennes qui se connaissaient entre elles d’une manière ou d’une autre, mais nous n’avions pas l’intention de nous rencontrer de peur de trop nous exposer. La société palestinienne est une microsociété, tout le monde se connait, la dernière personne que vous voulez rencontrer dans ce genre de réunion, c’est votre frère, votre cousin, votre camarade de classe. Ainsi, en créant une liste e-mail nous avons donné la possibilité à chacune de créer son propre espace virtuel en toute sécurité. Après un an de discussion et de débats virtuels, sept femmes se faisaient suffisamment confiance entre elles et ont décidé de faire un pas de plus en se rencontrant dans la réalité. Notre première rencontre s’est passée chez l’une d’entre nous. Nous avons poursuivi ces rencontres pendant un an encore, puis nous avons commencé à penser aux autres, pour faire autre chose que simplement nous voir et nous soutenir au sein du groupe, quelque chose qui permette d’aider d’autres femmes extérieures au groupe. Notre but était d’initier un changement dans la situation des lesbiennes palestiniennes et de créer un espace pour nous dans notre société. Nous avons commencé à promouvoir quelques projets aux cotés d’organisations sociales. Nous avons entamé un projet d’information. Il y a un grand manque d’information sur l’homosexualité en arabe. Presque personne ne parle d’homosexualité, et quand on en parle, ce n’est pas pour en dire du bien. De plus, quand nous cherchions à exprimer nos sentiments et nos identités, nous n’avions pas de mots suffisamment justes pour le faire. Par conséquent, nous avons commencé à créer un langage, notre langage, c’est ce que le projet d’information voulait défendre. Dans un premier temps, il fallait diffuser une information en arabe, en produisant et non en traduisant, c’est important pour nous de ne pas simplement transplanter une culture gay et lesbienne mais de créer notre propre culture, nos propres règles, notre propre histoire de l’homosexualité. Nous avons une newsletter, un site web, un forum et cela est primordial parce que nos premiers pas nous les avons fait grâce à internet, et c’est aussi le premier pas pour beaucoup de lesbiennes arabes. Cependant, nous sommes conscientes qu’internet et toutes ces technologies ne sont pas accessibles à toutes, que tout le monde n’a pas les capacités de les maîtriser ou de parler anglais, alors nous savons que notre site est utile pour une certaine élite des lesbiennes arabes. Notre second pas a donc été de créer une newsletter papier, nous l’envoyons aux organisations qui nous ont aidé et avec lesquelles nous travaillons, nous la distribuons aux étudiants à l’université et dans différents lieux. Ensuite nous avons décidé de constituer une bibliothèque LGBT avec beaucoup d’ouvrages écrits ou traduits en arabe. Il y a trois ans nous avons publié notre premier livre en arabe, et nous travaillons actuellement sur le troisième. Le premier a été écrit collectivement par des militantes féministes, le second recueille des récits de vie de femmes qui font partie d’Aswat ou d’amies d’autres pays arabes. Nous avons aussi une ligne téléphonique d’écoute et de soutien très fréquentée et ouverte trois fois par semaine. Nous organisons beaucoup d’ateliers de formation pour nos volontaires. Nous avons un centre d’urgence gérer par des professionnels et qui permet d’apporter entre autre un soutien financier. Le fond de soutien n’est pas très important mais suffisant pour faire face aux urgences, jusqu’à ce que les femmes puissent retomber sur leurs pieds ou que nous trouvions une solution. Nous avons plusieurs types de réunions, nous avons des réunions de socialisation qui peuvent se tenir le matin, l’après midi ou le soir dans les centres urbains ou en périphérie, la semaine ou le week-end, de cette manière nous pouvons toucher le plus de personnes différentes. Nous avons aussi des réunions organisationnelles qui nous demandent beaucoup d’énergie pour nous auto-organiser et décider ensemble quelle sera notre prochain pas. Nous soutenons aussi un groupe trans au sein d’Aswat, depuis le début nous avons reçu beaucoup d’aide de beaucoup d’organisations, alors nous ouvrons à notre tour nos portes. Nous faisons aussi beaucoup d’autres choses avec d’autres organisations en dehors des thèmes lesbiens ou féministes, des thèmes sociaux et politiques proches de nos luttes. Enfin, nous développons un projet d’ordre éducatif avec un groupe d’enseignants, de personnels éducatifs et de travailleurs sociaux entre autres.

 

NB : Ce séminaire s’est attaché à beaucoup de sujets différents, est-ce une expérience positive pour toi ?

NM : Ce séminaire permet de faire le lien entre le mouvement LGBTI et le mouvement anticapitaliste, de relier l’homophobie, le racisme et l’islamophobie, ce n’est pas quelque chose de si simple pour la plupart des gens. Parmi mes amis j’ai entendu : « En quoi cela nous concerne l’anticapitalisme ? Quel rapport avec l’homosexualité ? ». Je pense que ce genre de conférences est très important, parce que toutes les oppressions sont liées entre elles. Et pour les personnes qui appartiennent à plusieurs minorités c’est encore plus important, toutes ces oppressions se nourrissent les unes les autres. Si je suis libre en tant que Palestinienne, mais pas en tant que femme, je ne suis pas libre du tout, et si je suis libre en tant que femme et pas en tant que Palestinienne, alors je ne suis pas libre non plus. De mon point de vue personnel, confrontée a ces oppressions et voyant comment elles fonctionnent selon le même mode, je peux dire combien il est important de faire le lien entre elles, et je suis vraiment très contente de voir que de plus en plus de gens le constatent et diffusent cette vision idéologique, pour ainsi étendre les espaces de libertés contre toutes les formes d’oppression, qu’elles soient sexuelle, raciste ou de classe. C’est très important d’essayer de développer cette manière de voir, cette idéologie, et de faire évoluer la société et conquérir autant de libertés que nous le pouvons.

 

Propos recueillis pas Nicolas Beaujouan

 

Cette interview a été réalisée avant l’attaque homophobe du centre gay et lesbien de Tel-Aviv.

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