Quelle est la situation sociale de « vos filles » ?
Ce sont des filles qui en général ne sont pas dans des situations d’extrême pauvreté, mais tout de même dans le besoin. La plupart d’entre elles ont accès à tout : la santé, l’éducation, et beaucoup trouvent du travail.
Par ailleurs un certain nombre se découvrent des choix sexuels différents qui viennent s’ajouter aux difficultés.
Il ne faut pas oublier que nous travaillons avec des adolescents, et ce n'est pas simple de maintenir et canaliser leur attention.
On fait d’abord tomber un grand préjugé, celui que les femmes ne peuvent pas travailler en équipe, que nous devenons hystériques et qu’on va s’entretuer.
Votre approche ne se limite pas à la seule pratique du football féminin ?
Nous cherchons à jouer au football et à jouer bien ! À générer des liens solides à travers la pratique de ce sport. Car il aide à augmenter l’estime de soi. Nous travaillons l’entrainement et la pratique du football puis nous passons à la parole et à l’écoute avec les assistantes sociales. Cela se fait portes fermées pour préserver l’intimité des joueuses, dans un espace essentiellement dédié aux femmes.
Ce que nous cherchons ici, c’est la résolution des conflits, c’est trouver les moyens pour les surmonter puisque dans certaines communautés il y a beaucoup de violence. On peut aussi parler de choses qui se sont passées pendant le mach et que nous voulons changer. Il est essentiel pour nous que des jeunes filles apprennent à faire se faire entendre et qu’elles puissent se regarder droit dans les yeux.
Pourquoi ?
Parce que en Argentine, nous avons vécu des périodes dévastatrices, d’abord la dictature militaire (1976 – 1983 ndlr) et ensuite les années du néolibéralisme qui ont complètement détruit le tissu social. Nous vivons depuis 2003 une reconstruction totale du pays. On doit rétablir les bases sociales. Nous devons remplacer la suspicion par la confiance. Nous devons redevenir solidaires et nous leur apprenons ces valeurs grâce au football.
Nos filles doivent apprendre à se construire ou se penser à partir de la collectivité et c’est très laborieux, car elles appartiennent à une génération qui ne se sent pas concernée par autrui. Elles connaissent des difficultés de travail, subissent des grossesses très jeunes et elles ont tendance à se renfermer. Très individualistes, même dans le contexte de pauvreté, elles arrivent sur le terrain de jeu avec des casques et leur musique et elles n’écoutent pas les autres. Il n’y a pas de perception de « l’autre ». Alors nous devons commencer à travailler avec ces choses là.
Elles doivent comprendre que pour construire une équipe de football nous avons autant besoin de celle qui n’est pas très bonne dans les « passes » mais qui court beaucoup, afin que celle qui mène le ballon vers le but puisse bien le faire, et que pour faire une passe, par exemple j’ai besoin de quelqu’un d’autre…
L’Argentine, ces sept dernières années a connu une croissance soutenue et un programme de politiques publiques offensif, mais malgré cela, je pense qu’on ne peut pas prétendre en si peu de temps résoudre toute ces questions de fond.
Avez-vous réussi à concilier travail et passion pour le football ?
Il est très difficile qu’une femme puisse devenir entraîneuse de football et qu’elle puisse en vivre. Moi, grâce à ce programme, j’ai pu construire mon discours et définir ma profession.
De ce point de vue je suis très reconnaissante au Centre de la Femme, à mes collègues et aussi à toutes les filles avec lesquelles j’ai gardé des liens pendant toutes ces années.
J’ai commencé en 2003 quand elles avaient 11-12 ans et maintenant elles ont 18, 19, 20 ans et elles continuent à venir. J’en suis très fière.
Qu'est-ce qu’il vous reste à faire ?
Nous travaillons pour nous sentir fières de nos quartiers, de notre histoire, de ce que nous sommes. Nous voulons une égalité dans les rapports garçons et filles. Nous avons réussi à instaurer un horaire d’entraînement réservés aux filles dans la Villa 31, c’est une façon pour elles de conquérir l’espace public. Nous voulons qu’elles sortent de chez elles, malgré les tâches domestiques, parce qu’à la différence des garçons quand ils rentrent de l’école, ils resortent immédiatement jouer dans la rue. Nous voulons créer notre propre club féminin, chose essentielle pour construire une culture féminine autour du football. Nous rêvons d’un grand « centre » où nous pourrons faire évoluer les mentalités et les relations de genres et sport.
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